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J'habite le 3e arrondissement et je fréquente le Centre de jour à Châtelet. Les patients et les infirmiers sont très sympas. C'est grâce au Centre que j'ai arrêté de consommer de l'alcool. Le quartier est très vivant, central, jeune, branché. Les locaux sont propres et classes.
Ma semaine commence avec une réunion à 10h30 au Centre de Jour, entre soignants et soignés, à laquelle j'essaie de participer activement. Le mardi matin, je fais la grasse matinée parce que c'est le moment de la réunion des soignants et que les patients à l'étage en dessous en profitent pour mettre le boxon. Sans personne pour surveiller, les gens deviennent agressifs, l'ambiance est électrique. Je n'arrive donc que l'après-midi pour mon rendez-vous avec le psychologue. Je passe presque tous les jours de la semaine au Centre jusqu'au moment de la fermeture vers 17h30. Je fréquente aussi le club de la rue des Barres. J'y ai rencontré des gens motivés. Ils se réunissent le vendredi après-midi pour organiser des sorties. Mais je ne vais plus à ces réunions parce qu'elles coïncident avec une autre activité au Centre de jour autour des livres. J'ai découvert la littérature en abandonnant les sciences et j'aimerais écrire un livre dans plusieurs décennies et l'offrir aux personnes que j'aime.

J'ai mes habitudes dans le quartier, l'épicerie de la rue aux Ours où je trouve le magazine Métro et du Coca à prix discount. C'est également la rue du commissariat où l'on me connaît bien paraît-il, et qui me rappelle de mauvais souvenirs.
Pour naviguer pas cher sur Internet, je vais à la Clairière. Pour le rêve, il y a le MK2 Beaubourg qui passe de très bons films. J'adore regarder les affiches en passant et je prends des magazines gratuits. Quand j'y vais, c'est pour la séance du lundi à 13h30 parce qu'elle ne coûte que 1,50 euro. Pour le cinéma, il y a aussi les projections de films cultes le jeudi après-midi à la mairie du 3e.
Les week-ends, je vois mes amis, je regarde des DVD, le divertissement idéal, mieux encore que le cinéma. Installée sous la couette, avec un pot de glace et la télécommande, je découvre le film à mon rythme, loin des désagréments de la salle dont on est prisonnier le temps de la projection.
J'adore flâner au premier étage du BHV, l'étage loisir. J'écoute des CD, je regarde les livres. Parfois, j'achète. Je ne vais pas aux autres niveaux. Ils sont en rond, je m'y perds et c'est très cher.

Il y a une figure du quartier, connue de tous les habitants du 3e arrondissement. C'est l'Homme au gros chien. Il s'agit d'un monsieur âgé et très impressionnant car il est imposant et bombe le torse. Il porte de grosses lunettes noires été comme hiver – peut-être est-il aveugle ? – et tient à ses côtés un chien énorme, un dogue hollandais proportionnel à son maître et qui bave quand il fait chaud.
Je vais chercher mon pain, l'Homme au gros chien traverse la rue. Je vais au Centre, je croise l'Homme au gros chien.
Cet hiver, nous avons été inquiets de voir l'Homme au gros chien sans son gros chien. Au printemps, nous nous promenions avec un ami du quartier quand nous avons décidé d'aller parler à l'Homme au gros chien. Figurez-vous que malgré son allure incroyable, il a une toute petite voix et se plaint d'aller comme un petit vieux... Je souhaite voir l'Homme au gros chien bien longtemps car on s'est attachés à lui.
Il y a aussi le Fakir, un homme qui semble être d’origine indienne, qui se tient toute la journée immobile sur un banc, square Émile-Chautemps, vêtu d’un drap blanc jeté sur l’épaule et de sandales, en plein soleil ou sous la pluie, comme s’il résistait à la douleur. C'est un personnage du coin, comme l’Homme en short qui joue au ping-pong dans le square, invariablement en short toute l'année.

Je n'ai pas toujours vécu dans le 3e. Quand j'ai entrepris mes études de médecine, je me suis installée dans une petite chambre du 8e étage avenue de Verdun, dans le quartier de la gare de l'Est. Elle était orientée plein sud avec vue sur tout Paris, le Sacré-Cœur, la tour Eiffel. J'allais à la fac Lariboisière-Saint-Louis, et au parc des Récollets en face de chez moi, avec son kiosque à musique et sa vue sur le canal Saint-Martin. Le dimanche après-midi, quand les quais étaient fermés à la circulation, j'allais assister aux concerts gratuits, surtout l'été. J'ai connu mon premier amour au 55, rue des Vinaigriers. Je me souviens de Mohamed, l'épicier de la rue du Faubourg-Saint-Martin et de son acolyte qui pesait les fruits et légumes et l'aidait à ranger le magasin. Juste en face de la boutique se trouvent les escaliers de la gare de l'Est que j'ai reconnus dans Amélie Poulain. C'est un quartier devenu branché depuis plusieurs années, avec le magasin chic Antoine et Lili, et divers cafés jeunes et in, comme Chez Prune.
À l'époque, j'avais pris une année sabbatique après ma sixième année de médecine, à bout de fatigue et d'inquiétude. J'avais 24 ans et j'ai commencé à vivre la nuit parce que je buvais. Ma journée commençait à 15 heures et je m'endormais à l'aube. C'est là que j'ai découvert une autre ville. Un quartier qui n'a rien à voir avec Chez Prune ou Antoine et Lili, une réalité où les clochards meurent dans la rue. La soupe populaire le vendredi soir en bas de l'avenue de Verdun, les hommes alcoolisés qui dorment la nuit dans les cabines téléphoniques. Pour les urgences de nuit, il y avait la station Esso ouverte 24 heures sur 24 ainsi que les épiceries rue Chabrol et le tabac-relais H de la gare du Nord. Un matin, j'ai vu un homme enveloppé dans un sac doré.
Les jeunes de banlieue sortent sur les Champs-Élysées, sachant qu'il ne s'agit que de rêver sur la plus belle avenue du monde, les SDF tendent la main rue de Rivoli où les gens passent sans un regard pour eux en portant leurs paquets et parfois des sacs de luxe. Les bobos, « bourgeois-bohèmes », remontent le canal Saint-Martin depuis Bastille jusqu'à gare de l'Est. Iront-ils « risquer leur peau » jusque dans le 93 où le canal de l'Ourcq a pris le relais depuis la station Jaurès ?
Ne devrait-on pas cesser d'accroître les disparités entre les riches et les pauvres au niveau politique au lieu de fermer les yeux sur les injustices quotidiennes évidentes ? Il ne s'agit pas de « dépanner la misère de la terre », comme disent certains aigris, mais je pense que 10 centimes, un sourire ou un simple regard multipliés par cinquante passants peuvent adoucir la journée de quelqu'un. Ne cautionnons pas cette société où l'on nous apprend qu'une personne n'existe pas si elle n'a pas de pouvoir d'achat. Il est bien connu que ce sont les plus pauvres les plus généreux. Alors, juste une pensée pour les personnes seules ou les familles pauvres, clochards, sans-abris, avec ou sans-papiers, ceux logeant dans des hôtels sociaux parfois insalubres, car si Paris est une des plus belles villes du monde, certains y meurent de froid au petit matin.

Je vivais entre deux gares, celle de l'Est et celle du Nord. Dès que je sortais de chez moi, je croisais le flux des gens qui allaient ou revenaient du travail. Une foule pressée, stressée contre laquelle je me heurtais et qui entrait en moi. Je n'avais pas la carapace nécessaire. Alors, je me suis enfermée. Chez moi, dans ma chambre, pendant huit mois. Paris me faisait trop peur alors je ne circulais plus que dans une ville virtuelle. Je passais mes nuits à jouer à un jeu vidéo sur PlaySation 2 dont le scénario m'amenait à tenir le rôle d'un mafieux colombien dans une mégalopole américaine. Le jeu prévoit des missions, des livraisons de drogues, des rendez-vous dans la ville, la possibilité de faire décoller le véhicule, d'aller sur l'eau, d'escalader les immeubles, mais moi, le plus souvent, je me contentais de rouler dans la voiture de mon choix, et de regarder défiler les paysages dont je pouvais paramétrer la lumière et le moment de la journée, en écoutant de la musique sur l'autoradio.

Après l'alcool, la renaissance. Maintenant, je suis du jour et je vis à nouveau dans la ville. Je suis retournée chez mes parents dans le 3e arrondissement. La rue au Maire est la première chose que je vois le matin et aussi la dernière avant de me coucher. Je n'habite pas du côté piéton qu'on voit sur les photos, mais du côté routier-macadam. L'année dernière, ils ont refait entièrement la boutique chinoise d'import-export que je vois de ma chambre. Ils y vendent principalement des sacs de cuir assez mignons et pas trop chers. C'est très à la mode, mais un peu toc. Ils ont aussi des bijoux de pacotille, des imitations de perles en cristal de swarovski, des chapeaux et quelques chaussures. Du côté piéton, ils vendent de la téléphonie mobile, du matériel photo et ils ont aussi une épicerie. C'est la magasin chinois typique qu'on peut voir dans le 3e arrondissement, rue Beaubourg ou rue du Temple.
La journée, telle que je la vois perchée depuis la fenêtre de ma chambre, commence à 7 heures avec l'arrivée des camions qui déchargent leurs cartons de sacs en cuir, et la marchandise qui progresse dans les bras des travailleurs qui font la chaîne. Ce sont aussi les premiers klaxons des automobilistes énervés, coincés derrière. Dans le courant de la matinée, arrivent les diables parce que les bras des Chinois fatiguent.
Midi s'annonce avec les odeurs de riz cantonais et de poisson cuit sur des réchauds de fortune dans les arrière-cours. J'entends discuter les vendeurs l'après-midi. Ça surenchérit, le ton monte vite et j'ai souvent l'impression qu'ils se disputent, mais l'échange s'achève en général dans un éclat de rire. Je les vois reprendre le travail, du haut de ma fenêtre, actifs comme des petites fourmis.
La journée s'achève à 19h30, après le dernier gros mouvement des camions-poubelle, quand on entend tomber bruyamment les rideaux de fer. À partir de ce moment-là, la rue se transforme. Elle plonge dans le silence, brisé parfois par des voix alcoolisées qui s'élèvent dans la nuit ou une dispute au coin de la rue. Il n'y a plus de trace de l'agitation du jour sur les trottoirs où j'aperçois quelques passants esseulés. Moi, la nuit, je ne sors plus, mes parents y veillent.

Je me suis réconciliée avec Paris. J’adore les Grands Boulevards. Je trouve ces boulevards haussmanniens classes, spacieux. Je m’y sens bien pour me balader. J’apprécie les bazars, les anciens passages, les cafés chics, le Virgin Mégastore, le Rex. Ça me rappelle quand mon père travaillait là. J’aime aussi beaucoup la rue Montmartre, côté Cadet. Cela me rappelle de bons souvenirs depuis plus de dix ans, les fêtes de fin d’année, comme les premiers jours d’été. L’Opéra, sur le boulevard des Capucines, pour une soirée cinéma et un verre après.

Lorsque je me promène au Forum des Halles, j’ai l’impression d’être favorisée. Depuis toute jeune, j’aime flâner dans les centres commerciaux modernes. Lorsque j’ai un coup de blues, la Fnac, c’est parfait. C’est d’ailleurs ma librairie préférée à Paris, car j’y trouve souvent mon bonheur sans peine. J’évite les jours d’affluence, car on y est trop serrés et qu'on ne peut rien voir ni acheter de toute façon.
J'aime le jardin des Tuileries, un endroit spacieux – car je déteste les lieux étriqués –, la pyramide du Louvre, m’asseoir à Jaurès, au bord du canal de l’Ourcq avant d’aller voir un film au cinéma MK2, le jardin du Trocadéro qui me rappelle de beaux couchers de soleil, la place d’Italie, toujours. Je fuis le vieillot, donc c’est bien. Et puis c’est calme, surtout en semaine. Le resto Le Paradis du fruit, aux Ternes, près de l’Arc de Triomphe. Trop bon, trop classe. L’allée des cygnes à Javel pour sa mini-statue de la Liberté, la Villette côté Pantin pour son cinéma en plein air, l’été. Me promener dans les rues à Gambetta où j’ai vécu mes 18 ans. Les rues piétonnes de Saint-Michel où l’on mange grec avant d’aller déambuler du côté de l’île Saint-Louis et de Notre-Dame. Une balade au soleil au cimetière du Père-Lachaise.
J'aime être accompagnée, mais j'ai remarqué que mes meilleurs moments, je les ai passés seule, souvent à l’improviste, en belle saison avec de l’argent sur moi. C’est là que j’ai redécouvert la délicatesse de Paris. Seul, on est plus attentif à la beauté des choses fragiles.
Direction les Champs-Élysées, je m’assieds devant un café au lait dans une briocherie, lis l’Officiel des spectacles et vais à la première séance de cinéma. Pas de bagarres. Je préfère toujours visionner un film seule, je suis plus concentrée. Je me mets au troisième rang pour mieux m’intégrer au film.
À la sortie, ce sont les lunettes de soleil obligatoires, je vais chez Pomme de pain, manger un sandwich tomate-ricotta-olive-œufs, une mousse aux fruits rouges et un grand cappuccino. Je mange à l’étage pour pouvoir regarder les passants. C’est bon…
Je sors. On remet sa coiffe jeune demoiselle et les lunettes. Vous êtes ravissante…

 

Sigrid

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