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J’habite porte de Montreuil. Près des puces. Du coup, il y a plein de clochards qui traînent dans le coin. En rentrant le soir, je les évite. Pour moi, c’est comme des chiens. Ils circulent entre la porte de Montreuil et la porte de Bagnolet. Leurs têtes me traumatisent. Il y a celui qui n’a pas de nez. Il paraît qu’il l’a perdu dans un combat de boxe. À la place, il a deux trous. Il y en a un autre aussi qui n’a pas de menton. Un visage déchiré. Lui, il a dû se faire ça à la guerre. C’est terrible à voir.

Quand j’ai débarqué à Paris pour la première fois, j’avais 10 ans. Quand j’ai aperçu les tours Mercurial de la porte de Bagnolet, j’ai cru que j’étais arrivée à New York. Avec ma sœur, dans les Vosges, on avait dansé dans un spectacle : New York, New York. Le numéro qu’elle préférait, c’était celui où elle descendait les marches et la première chose qu’elle a faite en arrivant, c’est de m’emmener à Pigalle. Elle rêvait de descendre les escaliers du Moulin-Rouge. Je me souviens qu’on a longuement regardé les chaussures des travestis dans les vitrines et qu’on avait un peu peur. Moi, j’avais pas envie d’être là. Le Moulin-Rouge, ça ne m’intéressait pas. Je voulais voir du vert. J’étais dégoûtée d’avoir quitté la nature, l’infini.
Ma sœur nous avait trouvé un petit studio rue du Surmelin, au métro Pelleport. En arrivant, j’ai été un peu épatée par l’entrée de l’immeuble et j’ai tenu à prendre l’ascenseur, parce que dans les Vosges, il n’y en a pas. Mais l’appartement, lui, ne m’a pas enchantée. C’était vraiment tout petit. Ma sœur m’avait installé un lit dans la cuisine. La nuit, j’entendais le goutte à goutte du robinet de l’évier. On était au premier étage et le studio donnait sur une cour. Une cour grise. Dans mon souvenir, c’est très gris. Gris et laid.
La rue du Surmelin, c’est une grande rue qui remonte. J’allais à l’école à pied et en route, j’activais les parcmètres. Une fois, j’ai gagné 10 francs.

C’était gris, mais ce n’était pas triste parce qu’il y avait des gens.
Sur le chemin de l’école, un jour, une fille m’a vue pleurer et s’est approchée. C’est devenu ma meilleure amie. Il y avait la fille de la boulangère et puis Anne et Michel, les petits Polonais qui habitaient rue de la Justice, près du boulevard Mortier. Avec les enfants du quartier, on allait à la piscine et chez l’épicier musulman acheter des bonbons. Plus tard, quand on a eu 12 ans, on a élu le 57 du boulevard Mortier. Pourquoi là, précisément ? Je ne sais plus. Il y avait une grille, un local à poubelles et un hall qui donnait sur une cour. C’était notre quartier général. On s’y cachait pour fumer des cigarettes le matin, avant d’aller au collège. On piquait des sous dans les porte-monnaie autour de nous pour acheter des Marlboro light à 15 francs le paquet.
Le collège Mendès-France regroupait des gens de partout. Il y avait des enfants des cités des Fougères et de Félix-Terrier mais aussi des beaux immeubles de la place de Bagnolet. Dans le quartier, il y avait « La Banane », une bande de tagueurs, les « 147 » et d’autres gangs dont on parlait beaucoup mais qu’on n’a jamais vus.
Quand j’avais trop besoin de couleur, j’allais au square Séverine voir le vert des arbres et le rouge du kiosque. Après les cours, c’était plein d’enfants. Les filles du collège amenaient leurs frères et sœurs. Il y avait des tables de ping-pong et le mur tagué. Les deux personnages du square, c’étaient la dame pipi de l’espace toilette et le gardien qui nous parlait tout le temps.
Les rues autour étaient grises. Grises et laides, mais les gens étaient marrants.

Un jour, ma soeur m’a annoncé qu’elle avait trouvé un appartement plus grand et on a déménagé porte de Montreuil. J’ai eu une chambre à moi et je suis allée au lycée. Et puis, en première, j’ai vu la guerre. 1998. Les abribus cassés, les poubelles cramées, les métros tagués, du sang dans le caniveau. Un écho dans les rues de Paris de la colère que j’avais à l’intérieur. J’étais en état de choc, indifférente. D’ailleurs je n’avais pas l’intention de participer aux manifestations, mais le lycée s’est mis à trembler. « Arago avec nous ». Tout le monde est sorti, j’ai suivi. Au cours du défilé, il y a eu un mouvement de foule, j’ai perdu mes amis et je ne les ai jamais retrouvés.
C’est à cette époque que beaucoup de choses se sont déclenchées.
J’ai été placée dans un foyer pour filles du 14e arrondissement. Là, j’ai eu une chambre sans fenêtre pire que la cuisine de la rue du Surmelin. Je ne supportais pas d’y rester et je m’arrangeais pour passer mes journées dehors.
J’ai beaucoup fréquenté Le Maryland, rue Didot, où j’allais jouer au Rapido quand j’avais besoin de sous. Il y avait deux entrées, une pour le bar, une autre pour le bureau de tabac. Le café était tenu par deux garçons et leur mère, une vieille dame dont je ne connais pas le nom, mais qui m’aimait beaucoup et me demandait tous les jours de mes nouvelles. Je n’osais pas lui dire que j’allais dans un centre. Il y avait aussi Michel, le fils qui me donnait les tuyaux pour le Rapido et son frère Léo qui voulait toujours me vendre, en plus du tabac, des bangs, des chiloms, ou des pipes en forme de rastaman qu’il avait dans sa vitrine.
Je pouvais passer toute la journée là-bas. J’y allais le matin, vers 9h30, boire un jus d’orange et un café, et j’échangais un ticket resto contre un paquet de clopes. Je rencontrais toujours les mêmes têtes, tous les vieux du coin. Des types cons et vulgaires mais qui avaient besoin d’amour comme tout le monde. J’y voyais aussi les filles un peu perdues du quartier. J’y restais parfois tout l’après-midi à jouer au Rapido. C’est simple de trouver les bons numéros parce que les chiffres ressortent sans cesse. C’est le patron du bar qui m’avait expliqué comment gagner en relevant les numéros déjà sortis. C’est le meilleur plan que je connaisse pour gagner de l’argent rapidement.
Mais le quartier ne m’a pas adoptée. C’est à cette époque que j’ai commencé à me perdre. Pour éviter de rester dans ma chambre, j’allais dans les caves, les parkings pour boire et ne plus voir la lumière.

Aujourd’hui, le matin, je vais au CDJ. Ma soeur ne veut pas que je reste à la maison. Je prends le métro et je reste à Châtelet jusqu’à 17 heures. Je veux retravailler et je vais régulièrement à l’ANPE et à des rencontres pour des formations. Je voudrais être aide-soignante. Je circule facilement dans la ville.
Il y a deux jours, je suis allée rue de Bretagne, à la station Arts-et-métiers pour voir Sophie. C’est une fille de mon âge que j’ai rencontrée quand j’ai dérivé et vécu dans la rue. On a mendié ensemble. On buvait nos bières et fumait nos cigarettes à même le trottoir. J’ai eu envie d’aller la revoir. Je me suis assise à côté d’elle et c’était comme si je tombais. C’était bizarre de me retrouver là maintenant que ma vie est lancée. J’avais voulu voir l’effet que ça faisait. J’ai vu, je n’y retournerai plus.

 

Nadia

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