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Paris est une ville que j’adore. J’habite rue des Innocents avec ma chatte, Pretty, dans un appartement au-dessus des arcades. Il y a un boucan infernal, mais j’aime ça. J’aime sentir la vie autour de moi.
J’ai vraiment découvert Paris à 21 ans. Ç’a été dur au début. Je n’appréciais pas, j’avais peur. Je ne supportais pas l’idée que ma mère soit loin de moi. Et puis elle est morte. Et alors là, j’ai pris complètement possession de mon appartement. Du jour au lendemain, tout a changé. La vie parisienne est devenue très importante pour moi.

L’église Saint-Eustache était l’église de prédilection de ma grand-mère parce qu’on y trouve une statue de sainte Rita, la sainte des causes impossibles et désespérées.
Mes arrière-grands-parents ont acheté un appartement rue des Innocents. Ma grand-mère en a d’abord hérité et en a fait don à mon père. C’est comme ça que j’ai découvert l’église Saint-Eustache et que j’ai eu l’occasion de m’entretenir de sainte Rita avec ma grand-mère. Petite, j’ai habité à Nancy, à Velaine-en-Haye et aux quatre coins de la Seine-et-Marne. Quand je suis venue faire mes études à Paris, je me suis installée rue des Innocents. Voilà onze ans maintenant que j’ai retrouvé sainte Rita. Quand je vais très mal, que j’ai un problème, je vais la voir. Elle ne réalise pas forcément mes vœux, mais ça fait du bien de lui parler. J’en profite aussi pour m’adresser au Christ et à la vierge Marie. J’achète quatre cierges. J’en mets un à la Sainte Vierge, un à la vierge à l’enfant, un à sainte Thèrese de l’enfant Jésus et un à sainte Rita.
L’église Saint-Eustache est comme une cathédrale, très sombre, dans les tons marron. À l’entrée, il y a une statue de Marie et un bureau d’accueil. Quand on commence la visite, on aperçoit la Présentation de Jésus par Marie puis le tombeau de Colbert, des œuvres d’art, des peintures, des sculptures. Il y a notamment un bas-relief qui représente des marchands de légumes dans une scène de la vie des Halles, et que je trouve très moche. Au fond, face à Colbert et sainte Thérèse à l’enfant, il y a sainte Rita.
Parfois, quand j’ai besoin de parler, et pas forcément à ma psy, que je recherche une aide spirituelle, je vais voir un prêtre. Je lui demande de prier avec moi afin que mes tourments s’en aillent ou que mes désirs se réalisent. J’en ai connu un à l’église Saint-Eustache, mais il m’a déçu. C’était un vieil homme dont j’aurais attendu plus de sagesse. Il y avait quelque chose en lui que je ne sentais pas, c’était physique. Il tenait absolument à ce que je fasse une prière à Marie, ce à quoi j’ai obéi et puis je ne suis pas revenu le voir. J’ai fréquenté plusieurs églises à la recherche d’un prêtre et finalement c’est à l’église Saint-Nicolas que j’ai rencontré le bon. Un homme avec une vraie qualité d’écoute et de bons conseils. Lui, sainte Rita, c’est pas son truc, il ne connaît pas, mais je suis venue le voir avec un problème de cœur et il m’a aidée. J’étais amoureuse d’un homme qui m’avait laissée tomber parce qu’il pensait que je ne plairais pas à sa famille. Le prêtre m’a conseillé : « Ne croyez-vous pas qu’il faudrait prier Marie pour oublier cet homme ? » Ça m’a paru effectivement une bonne idée. Au début, j’ai eu de la peine parce que je ne m’imaginais pas vivre sans lui, mais depuis je me sens libérée.

Depuis six mois, j’ai arrêté de travailler. C’était au mois de décembre. J’ai été incapable d’aller jusqu’au bout de la mission d’intérim. Je n’ai pas pu. Ça ne marchait pas. Je me voyais couler.
Depuis, je suis chez moi. Toute la journée. Avec Pretty, je me calfeutre.
Je me réveille tard, vers 10 ou 11 heures. Le premier geste que je fais en me levant, c’est d’allumer la télévision. Je vis dans un studio et ma télé est juste en face de mon lit. J’ai dix chaînes. Le matin, je regarde surtout les documentaires et les débats, et à partir d’une certaine heure, je ne regarde plus que les séries. J’aime les séries policières.
Je me sens très seule, mais je ne vois pas l’intérêt d’aller me promener sans but.
Deux fois par semaine, j’ai rendez-vous avec ma psy, rue Bertin-Poirée. Pour y aller, je traverse la rue de Rivoli et j’y suis. J’en profite pour faire mes courses au Franprix qui se trouve juste en face. Deux fois par semaine, ça suffit.
Je sors le moins possible. Je dois aller voir la psychologue au CMP une fois par semaine et c’est dur. Il faut que je prenne le métro, que je m’éloigne de chez moi. Et je culpabilise énormément à l’idée de laisser ma chatte toute seule.

Avant, j’avais deux amies dans l’immeuble. Karine et Lydie. Mais elles ont déménagé l’an dernier, à deux mois d’intervalle. Je connais les voisins du dessous. Ce sont des gens de la génération de mes parents. On se salue. Lui, est déjà venu faire des réparations à la maison. Je ne les croise que rarement, le soir. Ils travaillent tous les deux.
Je n’ai aucune relation avec la concierge.
Le midi, je déjeune devant la télévision. Ça fait une présence.
Une fois par mois, ma tutrice vient me voir. C’est une dame qui m’aide à gérer mon RMI. Quelqu’un de très sympathique.
Le fric, c’est une des raisons pour lesquelles je ne sors pas. Mon père m’a donné un peu d’argent pour que j’aille m’acheter des vêtements, mais je n’y vais pas. J’appréhende de sortir de chez moi et de dépenser. J’ai si peu d’argent.
L’après-midi, je ne peux rien faire d’autre que regarder la télévision, m’occuper la tête, m’abrutir. Je ne peux pas téléphoner parce qu’à cette heure-là les gens sont occupés. Ils travaillent. J’attends le soir pour appeler mon père, ma sœur et quelques amis. J’en profite. Ça me fait d’énormes factures que je ne peux souvent pas payer.

Je laisse la télévision allumée très tard, jusqu’au dernier moment, quand je sens que je commence à m’endormir. Ce n’est pas du plaisir. C’est que c’est dur de l’éteindre et de retrouver le silence. J’attends l’ultime instant avant l’inconscience. Quand il n’y a pas la télévision, chez mon père par exemple, il m’arrive de lire. Mais vivre sans télé, ce serait désespérant.

L’église Saint-Eustache, je n’y vais plus.
Anne Céline

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